Le Myosotis Occitan

Le Myosotis Occitan

Tribune au service de la Franc Maçonnerie


Un certain regard sur la F.M. - Chap. 4 - Et Londres referme

Publié le 8 Mars 2017, 08:41am

Un certain regard sur la F.M. - Chap. 4 - Et Londres referme

 

C’est en Angleterre, terre de contrastes, terre à la fois du rationnel et de l’utopie, terre impérialiste … mais première monarchie parlementaire, patrie de Thomas More (« Utopia »), et prometteuse d’A. Huxley (« Le meilleur des mondes »), de G. Orwell («1984») qui décriront les cauchemars des utopies sociétales normalisées, les risques qu’il y a pour un ordre à ignorer les éléments essentiels que sont la soif de liberté, et le facteur humain, et qui dresseront le constat qu'un ordre artificiel aura toujours besoin d’un « ailleurs », un territoire extérieur, une réserve vierge ou chaotique, pour se définir et fonctionner grâce et par opposition à lui.

C’est en Angleterre que la franc-maçonnerie, discrète mais déjà présente alors ici et là dans le monde occidental, le moyen orient, et le nouveau monde américain, émerge sous une forme organisée (XVII et XVIIIème siècles), proposant un espace de réflexion et d’échanges sur le génie et les errements humains. Un lieu où chacun est invité pratiquer la vertu, à débusquer en lui et à combattre le vice, pour accéder à la liberté, améliorer son propre comportement et concourir ainsi activement, par l’exemple, au perfectionnement moral de l’humanité.

 

Mais, quelles que soient les circonstances de cette lente émergence, et en dépit des nobles valeurs professées, cette organisation maçonnique reste une construction humaine et, sans les chantiers dont les contraintes factuelles mettaient tout le monde d’accord, les passions contenues vont réapparaître.

La cohabitation dans les loges n’est plus toujours aussi facile entre des opératifs, de tradition orale, qui peinent ou qui répugnent à exprimer une inspiration, et des clercs « acceptés », qui souhaitent l'analyser pour la mettre en équation. De plus en plus nombreux et prenant à leur compte une institution qu’ils avaient conduite à s’ouvrir, les « acceptés », vont finalement la stériliser. L’alliage génial se dénature, à tel point que les francs-maçons opératifs, progressivement inférieurs en nombre, abandonnent les loges dominées par ces nouveaux clercs auxquels ils les ont ouvertes, mais dont ils ne comprennent plus le goût excessif pour l’analyse intellectuelle. Un goût qui s’exprime exagérément selon eux en raison de l’absence de contraintes pratiques telles celles d’un vrai projet de construction.

On ne peut pas disséquer sans tuer !

Les loges donc se différencient. Toutes se réclament de la Tradition mais, les uns invoquent le symbole et l’inspiration transmissible par l’exemple que seul comprendra celui qui est apte à comprendre, tandis que les autres ne croient qu’à l’écrit qui fixe la connaissance, et à la science qui doit l’expliquer. Ils ne se comprennent plus, et ne se potentialisent plus.

Les uns vont imposer des rituels rédigés qui se réclament de documents anciens, qu’ils estiment avoir compris des transpositions symboliques de cette maçonnerie opérative, et ils vont règlementer strictement le déroulement de leurs réunions. L’écrit et l’antériorité sont pour eux assimilé au Droit, et l’on se référera de plus en plus à des documents, puis à ses propres textes dits « fondateurs » pour se légitimer. Plus rationnels et structurés ils s’organisent sur le schéma des instances administratives dotées d’un pouvoir central temporel. C’est ainsi qu’en 1717 ils fondent en Angleterre la « Grande Loge de Londres et de Westminster ». Mais, de ce moment, les travaux qui y seront présentés ne relèveront plus d’un ressenti personnel et intuitif partagé, utile à ceux qui les écoutent comme à celui qui l’éprouve, qui l’expose, et qui accepte le risque de son erreur, le risque aussi de l’oubli et de la déformation de son propos. Un risque lié à ce qui est vivant.

Fixée par l’écriture, chaque interprétation des textes sera plus largement diffusée et plus radicalement défendue, autant que contestée, par des protagonistes plus nombreux et plus radicaux. Certains y trouveront des idées ou une identité à défendre, jusqu'à ce que l'expression et la forme prennent le pas sur l’objet initial et le fond, jusqu’à ce que l'Ecrit devienne sa propre finalité.

Quoiqu’il en soit, la messe est dite, même si les « moderns » qui se réclament du rationalisme et de la tradition écrite et du dogme divin doivent encore faire face quelque temps à la résistance des derniers « antients » opératifs, empiristes. Ces derniers, qui persistent à défendre le génie que l’écrit serait insuffisant à restituer, n’ont évidemment que des convictions à opposer à leurs contradicteurs pour lesquels compte seulement ce qui est écrit. Ils seront d’autant plus désarmés qu’un incendie criminel détruira en 1720 de nombreux documents anciens, maçonniques ou relatifs à la franc-maçonnerie, réunis à Londres.

Par ce forfait reconnu qui, dans un superbe euphémisme, sera taxé à l’époque par les clercs « d’excès de zèle », son auteur a-t-il voulu protéger une vision de la franc-maçonnerie que les archives détruites auraient embarrassée ? La suite permet de le supposer puisque les documents anciens qui ont été sauvés, et qui constituent pour l’essentiel la bible de la franc-maçonnerie anglaise, les « old charges », sont exclusivement en Anglais, et vont tous dans le sens voulu par les « moderns ».

Les constitutions d’Anderson, publiées peu après (1723), érigées en authentique récapitulation historique, font l’impasse sur cet événement. Les quelques versions que l’on en connaît imposent alors une mythologie de la franc-maçonnerie à travers les âges, sans trop en évoquer les mystères, ni développer clairement les nouveaux objectifs de la franc-maçonnerie spéculative.

De moins en moins nombreux, les antients se replient sur le métier, boudent les tenues ou se retrouvent dans des loges distinctes où ils rejoignent d’anciennes confréries de compagnonnage qui perdurent sous d'autres formes, et qui se poursuivront au cours des XVIIIème et XIXème siècles, jusqu’au début de l’ère industrielle.

Dans une dernière tentative pour récupérer leur identité, sans toutefois fermer leurs portes aux acceptés, ils se fédèrent à leur tour en grande loge et créent en 1751 la « Grande Loge des Francs et Acceptés Maçons selon la Vieille Institution » (GLFAMVI).

Ce fut sans doute une erreur, de venir sur ce terrain de l’organisation rationnelle qui impliquait une structure appareillée et ne correspondait pas à leur culture. Cela n’est pas en effet leur intérêt de venir par cette matérialisation sur le terrain de leurs adversaires, mais déjà ils avaient progressivement vu leurs effectifs se réduire en même temps que le nombre des chantiers, tandis que prospéraient les loges qui n’avaient plus besoin de chantier pour se livrer à leurs travaux spéculatifs. Après avoir coexisté quelques dizaines d’années, les deux grandes loges fusionnent en 1813. La GLFAMVI semble alors s’être satisfaite d’un assouplissement de la position de la « Grande Loge de Londres et de Westminster ». Mais ce fut un marché de dupes. En effet, la Grande Loge Unie d’Angleterre (GLUA) qui nait de cette fusion s’en tiendra à la ligne initiale de la GLLW dont elle est de fait la continuation. Les opératifs n’auront pas les moyens de s’y opposer. Ils seront relégués dans une mémoire que lesdits « moderns » vont pouvoir dès lors s’approprier et aménager sans contradiction. Quelles que furent les revendications contradictoires relatives à l’identité d’antients et de moderns, qui firent l’objet d’un retournement des termes et de contestations respectives, la naissance de la GLUA consacre la disparition des francs-maçons opératifs, et la victoire de l’écrit, appuyée en l’occurrence sur des documents arbitrairement sélectionnés par l’incendie sélectif de 1720, qui va permettre à la Grande Loge Unie d’Angleterre et aux grandes loges qui s’aligneront sur elle de régler à leur idée et jusqu’au moindre détail les obligations et les pratiques de la franc-maçonnerie spéculative.

Ainsi la franc-maçonnerie sera-t-elle étouffée par ceux-là mêmes qui l’avaient sortie de son confinement, et qui vont l'y ramenée, trop limités à leur tour pour lui reconnaître son génie propre.

 

Les loges, sanctuaires de l’initiation et de la transmission, autrefois souveraines et soudées par la pratique de leur art, seront désormais soumises aux écrits d’une grande loge, ou marginalisées.

L’écrit datable s’est imposé contre la transmission orale, et avec lui la notion d’ancienneté relative, laquelle prend le pas sur l’immémorialité de la tradition orale. Les clercs du XVIIIème siècle ont ainsi imposé à la franc-maçonnerie, jusque là libre et universelle, une règle établie à partir de textes prétendument « fondateurs » érigés en références de droit après avoir été débarrassés de toute contradiction historique par l’incendie des manuscrits anciens.

Depuis ce sinistre, le plus ancien texte existant connu est le manuscrit « Regius » (1390), en Anglais ainsi que le seront tous les textes dits « fondateurs » sauvés de l’incendie criminel de 1720 ou postérieurs à cette date.

Avec la GLUA, la Règle énumérant ses basic principles à partir des Constitutions (1723) d’Anderson (et Desaguliers) est encore enrichie d'obligations et d'interdits, notamment en ce qui concerne la chose religieuse. Les « anciens Devoirs » (old charges), conventionnels à l’origine et par nature, deviennent, avec les "basic principles" qui sont supposés les résumer, une « Règle » qui fait autorité. Une règle dont les obligations, interprétées, précisées, et enrichies d’interdits politique et religieux, outrepassent et dénaturent ces « anciens Devoirs », tout en se réclamant d’eux. Une Règle dont le strict respect sera le critère de « régularité maçonnique », d                  ont la GLUA s’érige dès lors en gardienne. Le récit de la F.M. est ainsi arrêté et érigé en dogme, ce qui aura pour effet d’interdire toute question et toute critique ultérieures (cf. Démythologisation, in Les Colères de Dieu, Jean-Pierre Lamon).

L'Esprit vivant de la tradition a été ici pétrifié par ceux-là mêmes qui l’avaient révélée au siècle dans une forme ponctuelle, finie, et condamnée à vieillir en l'état faute d’être fertilisée par l’inspiration et la différence.

Un génie presque millénaire y est enfermé. Et le nécessaire va être fait pour qu’il n’en sorte pas.

Antoine Collange

A suivre …

Commenter cet article

Archives

Articles récents