Le Myosotis Occitan

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Tribune au service de la Franc Maçonnerie


Caminante, no hay camino (suite)

Publié par Pierre Lanjuin

Caminante, no hay camino (suite)

Dans la première partie de cette réflexion, nous nous sommes invités sur les chemins de la pensée dans une libre pérégrination qui nous a conduit au paradoxe suivant : il est impossible aux hommes de déterminer rationnellement et complètement leur propre comportement, et c’est dans cette impossibilité qui la protège, que réside leur liberté.

En termes pratiques, ceci implique par exemple que, l’intelligence artificielle qui concurrence peu à peu l’intelligence humaine avec des algorithmes capables de croiser des déterminants innombrables, pourra se révéler impuissante face à l’ignorance et à la passion.

Rappelons-nous la fulgurance apocalyptique de Georges Orwell : « la force c’est l’ignorance » !

 

Heureusement, il ne s’agit là que de scénarios qui ont permis de décrire et de bien identifier les dangers qui guettent notre entendement, pour les reconnaître et les combattre.

Revenons aux passerelles que nous avons lancées pour explorer cet univers inconnu dans lequel s’inscrit l’aventure humaine, et pour comprendre les lois qui le régissent :

Nous avons tenté de décrire les aliénations qui entravent cette recherche, au premier rang desquelles les hypothèses figées comme les religions qui proposent des parcours balisés vers un but qu’elles disent révélé de source divine, et donc non discutable. Nous avons observé leurs solutions « clés-en-mains ». Des solutions qui ont sans doute été utiles le temps d’un premier dégrossissement des questions et des questionneurs, et qui ont permis aux hommes crédules de croire et d’espérer pendant quelques siècles, tout en fournissant aux cherchants quelques visions sur lesquelles rebondir. Nous avons globalement reconnu l'utilité de leurs références morales, mais il reste que ces religions se sont arrogé le monopole de la Foi pour l’enfermer dans des hypothèses verrouillées qui ne sont plus aujourd’hui à la hauteur de l’exigence spirituelle de l’humanité.

 

Si nous revenons maintenant à cette Foi qui est le moteur de toutes les espérances, que les religions exploitent, nous observons qu’elle ne se manifeste pas que par la passion avec laquelle l’Homme va s’investir dans une croyance. Elle réside même d’abord dans une façon d’être, ouverte et sans crainte, elle est dans la générosité qu’un homme montre à vivre sa vie, à aller vers le prochain comme vers le futur et l’inconnu sans appréhension, et sans enfermer ce qui l’y attend dans une idée préconçue à laquelle il risquerait ensuite de réduire tout ce qu’il va découvrir.

Il doit par ailleurs être mis fin à la confusion entre les croyances dogmatiques et la Foi, pour l’en libérer et pour réorienter sa formidable énergie. La Foi est née du besoin de croire inscrit au cœur de l’Homme. Elle est la plus grande source d’énergie dont il dispose. Elle ne saurait être captée et dédiée exclusivement à des applications modélisées en fonction des civilisations respectives au sein desquelles elles ont vu le jour. Nous voyons bien aujourd’hui que les  applications qui en sont faites conduisent les cultures à s’opposer entre elles par religions interposées, au nom de « révélations » qui se croisent et parviennent à s’exclure les unes les autres au lieu de faire converger leurs recherches pour s’enrichir des différences de leurs questionnements et de leurs interprétations.

La Foi doit être libérée de toute assignation à résidence et, encadrée par l’intelligence et assagie par le doute, elle redeviendra le moteur d’une recherche ouverte, digne de nous.

Mais comment aborder cette recherche et exploiter cette liberté ?

Il n’y a pas de chemin tracé mais, hors des religions et des croyances, il existe des outils d’exploration. Parmi ceux-ci, la F.M. spéculative, qui n’a jamais servi et qui survit depuis trois siècles dans un statut de Belle au bois dormant.

Voyons rapidement pourquoi elle en est là, et ce que son réveil peut apporter :

Aux XVIIème et XVIIIème siècles, des loges maçonniques opératives continuaient à se réunir malgré la raréfaction des grands chantiers. Selon le cas et les membres, elles devenaient des clubs où s’échangeaient les nouvelles des métiers, mais tout aussi bien des lieux d’échanges les plus divers, culturels, et parfois libertins, mais aussi politiques. Ces loges s’étaient en effet depuis longtemps ouvertes à des lettrés, non religieux et non opératifs, pour pallier le retrait du clergé qui, dès le XIIème siècle, avaient commencé à abandonner les activités opératives pour se consacrer à la méditation et à la prédication. Ces « clercs » profanes étaient indispensables aux loges pour leur organisation et la représentation de leurs droits, et pour les échanges avec les donneurs d’ordres. Plus proches des opératifs que les religieux, ils avaient été acceptés dans les loges, et ce nom « accepté » resta attaché aux intellectuels membres des loges maçonniques qui  leur permettait d’organiser leur relation avec la société civile.

De ce rapprochement devait naître dans les loges des espaces d’échanges entre les opératifs inspirés et ingénieux mais encore souvent incultes, et ces clercs cultivés et bien informé de l’air du temps. C’est ainsi que du sein des loges maçonniques, enrichies de membres « acceptés » et aussi de l’apport de traditions ésotériques qu’elles avaient accueillies lorsque celles-ci étaient proscrites par l’Eglise (notamment l’alchimie, la Kabbale), émergea la F.M. spéculative, et plus largement la métaphysique contemporaine.

 

Mais, il n’y eut pas que des fées sur le berceau : les autorités, temporelles et spirituelles, fragilisées par les Lumières qui bousculaient l’ordre établi, craignaient ces nouveaux foyers de subversion disséminés au cœur des classes moyennes. L’influence des Lumières, qui était entrée dans les loges par les membres acceptés, les éloignait en effet de l’Eglise et des monarchies de droit divin qui avaient constitué leur clientèle traditionnelle. Des LL se transformaient en « think-tanks » qui constituaient bien un danger pour les pouvoirs conservateurs temporels et spirituels.

C’est pour pallier ce risque que la première GL fut fondée en Angleterre, pour rassembler les loges sous une autorité centrale qui permettait de mieux appréhender le danger et de le contrôler. Les responsabilités les plus hautes revinrent d’ailleurs à des membres du clergé et à des aristocrates qui rejoignirent alors en nombre la F.M. La coutume devait même s’installer de confier la Grande Maîtrise à un membre de la famille royale, ce qui est encore le cas aujourd’hui.

Ceci apporte un éclairage sur la manœuvre qui fit naître les premières GGLL et sur les choix qu'elles imposèrent comme constituant une « régularité maçonnique » qu’elles prétendirent représenter, et dont le respect serait exigible pour être reconnu par elles. Comme s'il suffisait de reconnaître une idée préexistante pour se l'approprier, avant de la trahir.

La F.M. s’étendit au monde connu via les empires britanniques et français et, après le succès de cette « OPA », la dernière pierre de cette récupération fut posée un siècle plus tard avec la fondation de la Grande Loge Unie d’Angleterre (GLUA), puis l’institutionnalisation de ses basic principles parmi lesquels les interdits politiques et religieux, dont le non respect entraîne l’exclusion de la F.M. dite régulière et universelle.

Alors contenue dans sa seule dimension spiritualiste qui la tenait éloignée de la chose publique, la F.M. est même devenue un outil politique de gestion de l’encadrement militaire et des classes moyennes de l’Empire britannique.

 

L’ambition de la F.M. visant à l’amélioration de l’humanité par le perfectionnement de l’homme, qui restait et reste toujours son objet affiché, a ainsi accouché d’un vulgaire exutoire social stabilisateur d’opinion.

Comme l’avaient fait les religions en annexant la Foi, les GGLL ont, dans le sillage de la GLUA, contenu la F.M. dans un obscurantisme érigé en tradition immémoriale et immuable. Une tradition dont l’histoire a été réécrite pour l’adapter à son nouvel objet : c’est ainsi qu’en 1720, entre la fondation de la première « GL de Londres et Westminster » (1717) et la publication des premières Constitutions d’Anderson (1723), un incendie criminel détruisit les archives maçonniques réunies à Londres. Des textes en Latin et principalement en Anglais ont pu être sauvés, au détriment de textes français et surtout allemands. L’Allemagne avec Cologne, et Strasbourg, représentaient alors la tradition maçonnique organisée la plus ancienne reconnue.

 

Il ne semble pas exagéré de dire que la F.M. londonienne « régulière et reconnue » a fait échouer le rendez-vous de la F.M. spéculative avec les Lumières parce qu’elle en redoutait la pensée libre. Mais l’outil est toujours là. Et il n’attend que des artisans initiés à son maniement et suffisamment courageux pour le sortir de son sommeil trois fois centenaire.

 

Dans la première partie de ce travail, nous avons abordé sans complaisance des notions telle la puissance du Verbe que les idéologies se sont appropriées, détournant les mots pour contenir les aspirations à la Liberté, qu’elles nous invitent à abdiquer … librement !

Cela nous a conduits à dénoncer des textes dits « révélés » et improprement divinisés, mais que l’on ne saurait toutefois rejeter en bloc. Les poncifs et les passages abscons qui font le bonheur des exégètes, recèlent aussi des intuitions fulgurantes qui semblent aller bien au-delà de leur contexte dans les livres qui nous les proposent. Ces textes hétéroclites, rassemblés arbitrairement et tour à tour et trompeusement pacifiques ou sanguinaires, n’ont pas à être considérés comme des productions homogènes à conserver en l’état, ni comme des révélations divines. Mais le mal qui a été fait par ceux qui les ont brandis ne vient pas de ces textes, mais de leur instrumentalisation et de leur sacralisation dogmatique par des individus en mal d’une reconnaissance qu’ils recherchent dans une prétendue procuration divine.

Une approche distanciée montre que leur dramaturgie reflète banalement les craintes et les espérances humaines, et que, loin de toute inspiration divine, ces textes ont été sélectionnés par des hommes, pour conditionner des hommes.

 

La notion de Dieu répond au besoin que nous ressentons d’une référence rassurante qui nous dépasse. La fonction crée l’organe dit-on. Le besoin de Dieu a donc généré un dieu conforme au besoin ressenti par l’Homme, inconsciemment produit par lui, et bien capté et resservi par les confessions religieuses.

Que ce Dieu soit à l’origine du dessein intelligent que nous essayons de décrypter, ou bien qu’il ne soit qu’une prothèse mentale nécessaire à la poursuite de la recherche d’un véritable principe créateur, dans les deux cas nous devons le libérer des représentations humanoïdes et simplistes dont l’Homme a affublé le dieu qu’il a imaginé.

Il convient maintenant d’abandonner les postulats périmés, pour redéployer notre recherche de connaissance et de vérité, avec une ambition nouvelle libérée de ce besoin filial d’une référence paternaliste. Si cette recherche, fondamentale, et non plus appliquée, nous conduisait à un Dieu, alors tant mieux, mais il importe de ne plus interpréter et verrouiller ses desseins avant d’avoir la moindre idée de sa nature.

La démarche maçonnique semble être un outil adapté à cette recherche en ce qu’elle propose une avancée dans la relation de l’homme à son prochain et à l’univers, indissociables l’un de l’autre.

Le symbolisme, dont la F.M. n’a pas le monopole mais qu’elle privilégie comme vecteur de recherche et de transmission, ouvre un espace commun que chacun alimente de ses intuitions et de ses interprétations. Lesquelles peuvent coexister sans conflit puisque le symbole au sein duquel elles se rejoignent n’aura de valeur qu’aussi longtemps qu’il n’est le monopole d’aucun pouvoir ni d’aucune idéologie. Au contraire du mot qui matérialise le concept en le nommant (« Au début est le Verbe »), et qui en même temps le contraint, le symbole qui ne peut être verrouillé s’enrichit en permanence des apports qu’il intègre. L’œil que fuyait Caïn, et le triangle Thèse-Antithèse-Synthèse dans lequel il est inscrit, vont bien au-delà des mots pour exprimer la conscience et l’intelligence conceptuelle, divine ou non, de ce qui Est.

Le symbole est une passerelle vers la connaissance. Une étoile. Et l’on ne résiste pas ce mot d’un enfant inspiré devant une nuit étoilée : « on voit le ciel par des petits trous ». Un symbole, une étoile.

 

La F.M. contemporaine est majoritairement l’héritière du détournement en instrument de pouvoir de cet outil révolutionnaire de recherche que promettait la F.M. spéculative. Elle est pétrie des mêmes certitudes, et coupable des mêmes complicités de pouvoir et des mêmes abandons que les confessions religieuses qu’elle côtoie.

Que penser ainsi de l’interdiction d’aborder justement ces sujets politique et religieux qui dérangent les pouvoirs, au prétexte fragile qu’ils déchaîneraient les passions et troubleraient l’harmonie ? Curieux argument dans un espace fraternel dépassionné où précisément, ces sujets auraient pu être abordés loyalement et sans déchirure. Cette F.M.-là aurait-elle si peu confiance dans son propre enseignement ? Et que viennent y faire les anathèmes d’irrégularité et l’arbitraire de la reconnaissance, qui polluent la démarche maçonnique ? Qu’en est-il de son universalité ? Qui peut croire que les analyses à l’infini des Diafoirus de la F.M., et les préoccupations de reconnaissance et d’effectifs des états-majors des GGLL relèvent des idéaux affichés ?

Même accablante, cette réalité n’est certes pas suffisante pour condamner une grande idée au seul prétexte qu’une mauvaise application en est faite, mais il reste à agir pour la libérer de la gangue de sa mythologie travestie, et à mettre la démarche maçonnique en conformité avec l’ambition qu’elle pouvait nourrir.

 

En résumé et en conclusion provisoire de ce propos, évidemment incomplet, sur les conditionnements qui encadrent la liberté, nous avons tenté d’ouvrir un angle de vue différend qui prenne en compte l’environnement de chaque époque pour comprendre l’Esprit qui l’animait et le milieu sur lequel il s’exerçait. Le rationnel que nous avons privilégié n’est pas un obstacle à l’enchantement du monde. Il reste néanmoins une passerelle nécessaire entre des données qui ne le sont pas (rationnelles), pour éviter que l’imagination totalement libérée dans l’abstraction ne conduise les hommes à perdre le contact entre eux, pour éviter qu’ils ne se transforment en purs esprits alors qu’ils ont encore une charge terrestre à assumer, pour éviter ... qu'ils ne se prennent pour Dieu. La matérialisation de la pensée reste nécessaire pour distinguer le possible du rêve. On peut être d’accord pour parier sur la magie du monde, mais sans renoncer à savoir quelle part de raison on lui abandonne.

Juste l’ambition donc de relancer notre recherche de plus loin, de plus haut et sans oeillères : Nous pouvons vaincre « la cécité contrôlée, quasi volontaire, que nous adoptons au quotidien » (ndlr : ajout postérieur, extrait de « La morale du Termite », Alain SUBREBOST) :

Nous pouvons dénoncer la société et les confréries au sein desquelles fleurissent les postures convenues ;

Nous pouvons démythifier les gestionnaires de mystères qui instrumentalisent les peurs pour s’octroyer des pouvoirs en prétendant nous en protéger ;

Nous pouvons réhabiliter une démarche de réveil de la conscience, qui assume et protège la liberté, si nous acceptons de comprendre que l’homme libre est nécessairement seul, en ce qu’aucun transfert de responsabilité, ni vers son prochain ni vers une démarche collective, ne lui est permis. Aucun homme libre ne peut en effet durablement rester aligné sur un dogme dont l'inertie sera d’autant plus grande qu’il emportera plus d’adhésions !

 

« Toi qui chemines, saches qu’il n’y a pas de chemin, le chemin se trace en marchant » (« caminante, no hay camino, se hace camino al andar »). Par ces mots Antonio MACHADO, écrivain engagé traqué par le Franquisme, qui vint mourir en 1939 en France, terre de Liberté pour quelques mois encore, nous indique, non pas un chemin qui n’existe sur aucune carte, mais qu’il y a autant de chemins vers la Liberté qu’il y a d’hommes, et qu’il revient à chacun d’inventer et de tracer le sien, avec son prochain pour compagnon et pour miroir.

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